Philosophie

Vendredi 25 septembre 2009 5 25 /09 /2009 12:17

L'état créateur n'existe qu'en la connaissance de soi.La plupart d'entre nous en sont privés : nous sommes des machines à répétition, des disques de gramophone, de sempiternelles chansons enregistrées par nos expériences, nos souvenirs ou ceux des autres (...)
Notre difficulté est que la plupart d'entre nous ont perdu cet état. Etre créatif ne veut pas dire nécessairement peindre, écrire, devenir célèbre, en somme avoir la capacité d'exprimer une idée puis de se faire applaudir ou rejeter par le public. Il ne faut pas confondre le don de s'exprimer avec l'état créatif. En celui-ci le moi est absent, l'esprit n'est plus centré sur ses expériences, ses ambitions, ses poursuites, ses désirs. L'état créatif est discontinu ; il est neuf d'instant en instant ; c'est un mouvement en lequel le "moi", le "mien" n'est pas là, en lequel la pensée n'est pas fixée sur un but à atteindre, une réussite, un mobile, une ambition. En cet état la réalité, le créateur de toute chose. Mais cet état ne peut pas être conçu ou imaginé, formulé ou copié ; on ne peut l'atteindre par aucun système, aucune philosophie, , aucune discipline, au contraire, il ne naît que par la compréhension du processus total de nous-mêmes.

Krishnamurti   "La première et dernière liberté"


La créativité prend sa source dans l'initiative, qui ne naît qu'en présence d'un mécontentement profond.
N'ayez pas peur du mécontentemnt, mais nourrissez-le jusqu'à ce que l'étincelle devienne une flamme et que vous soyez perpétuellement mécontent de tout – de votre travail, de votre famille, de la traditionnelle course à l'argent, à la situation, au pouvoir – de sorte que vous vous mettiez vraiment à penser, à découvrir. Or, en vieillissant, vous vous rendrez compte qu'il est très difficile de maintenir cet esprit de mécontentement. Vous avez des enfants à nourrir, et les exigences de votre travail à prendre en compte, l'opinion de vos voisins, de la société qui se referme sur vous, et très vite vous commencez à perdre cette flamme ardente du mécontentement. Quand vous êtes mécontent, vous allumez la radio, vous allez voir un gourou, vous récitez la puja, vous vous inscrivez à un club, vous buvez, vous courez les femmes – tout est bon pour étouffer la flamme du mécontentement. Or, voyez-vous, sans cette flamme du mécontentement, vous n'aurez jamais l'initiative qui est le commencement de la créativité. Pour découvrir la vérité, vous devez être en révolte contre l'ordre établi.
La créativité ne consiste pas simplement à peindre des tableaux et à écrire des poèmes – ce qui est bien, mais reste minime en soi. L'important est d'être mécontent de fond en comble car ce mécontentement global est le début de l'initiative qui devient créative à mesure qu'elle mûrit; et c'est la seule manière de découvrir ce qu'est la vérité, ce qu'est Dieu, car Dieu n'est autre que l'état créatif.
Il faut donc éprouver ce mécontentement total, mais dans la joie – comprenez-vous? Il faut être complétement mécontent, sans se plaindre, mais avec joie, avec gaieté, avec amour. La plupart des mécontents sont mortellement ennuyeux : ils se plaignent sans cesse du manque de justesse de telle ou telle chose, ou bien ils souhaiteraient avoir une meilleure situation, ou bien ils voudraient que les circonstances soient autres, car leur mécontentement reste très superficiel. Quant à ceux qui ne sont pas du tout mécontents, ils sont déjà morts.
Si vous pouvez être en révolte tandis que vous êtes jeunes, et en vieillissant nourrir votre mécontentement de toute la vitalité de la joie et d'une immense affection, alors cette flamme du mécontentement aura une portée extraordinaire, car elle bâtira, elle créera, elle fera naître des choses nouvelles.

Krishnamurti    « Le sens du bonheur »   Editions Points Sagesses

Par Aurélie Lesage - Publié dans : Philosophie
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Samedi 8 août 2009 6 08 /08 /2009 11:16
    Question : Lors de vos causeries, les idées que vous exprimez sont le fruit de votre pensée. Puisque, selon vous, toute pensée est conditionnée, vos idées ne le sont-elles pas, elles aussi ?

    Krishnamurti : Que la pensée soit conditionnée, c'est une évidence. La pensée est la réponse de la mémoire à un stimulus, et la mémoire résulte des connaissances antérieures, des expériences acquises, c'est-à-dire d'un conditionnement. Toute pensée est par conséquent conditionnée. Notre interlocuteur s'interroge : "Puisque toute pensée est conditionnée, ce que vous dites ne l'est-il pas aussi ?" C'est vraiment une question fort intéressante, n'est-ce pas ?
               Pour pouvoir énoncer certains mots, la mémoire est indispensable, bien sûr. Pour que nous puissions entrer en communication, vous et moi devons connaître l'anglais, le hindi ou une autre langue qui nous soit commune. Or la connaissance d'une langue n'est autre que la mémoire. Cela est un premier point. Quant à l'esprit de l'orateur -- mon propre esprit, donc --, fait-il simplement usage de mots à des fins de communication, ou est-il impliqué dans un mouvement de remémoration ? Sommes-nous en présence d'une mémoire qui ne serait pas seulement la mémoire des mots, mais aussi la mémoire d'un autre processus, et l'esprit se sert-il des mots pour transmettre cet autre processus ? C'est réellement un problème très intéressant, pour peu qu'on aille au fond des choses.
               Le conférencier dispose en fait d'un stock d'informations, de connaissances, qu'il dispense à son auditoire : tout cela est de l'ordre de la mémorisation. Il a accumulé, lu, rassemblé certaines notions ; il s'est forgé certaines opinions qui concordent avec son conditionnement, ses préjugés, puis il se sert du langage pour les communiquer. C'est un processus banal que nous connaissons tous. Ce qui se passe ici est-il du même ordre ? C'est précisément ce que veut savoir l'interlocuteur qui nous interpelle. Il dit en effet : "Si vous ne faites rien d'autre que vous remémorer vos expériences, et transmettre ces souvenirs, dans ce cas ce que vous dites est conditionné" -- ce qui est vrai.
               Cette problématique est très intéressante, car elle permet de révéler ce qu'est le processus de l'esprit. Si vous observez votre propre esprit, vous verrez de quoi je parle. L'esprit est le résidu de la mémoire, de l'expérience, du savoir : ce résidu est sa source d'expression ; l'esprit hérite d'un certain arrière-plan -- et, lorsqu'il communique, il se fait l'écho de cet arrière-plan. Notre interlocuteur veut savoir si l'orateur ici présent s'appuie sur ce même arrière-plan -- auquel cas il ne fait rien d'autre que répéter -- ou s'il s'exprime sans que joue la mémoire des expériences antérieures -- auquel cas les propos qu'il tient et l'expérience qu'il vit sont simultanés. En fait, vous n'observez pas votre propre esprit. Explorer le processus de la pensée est une affaire délicate, c'est comme d'observer au microscope une chose vivante. Si vous n'êtes pas attentif à votre propre esprit, vous êtes comme un observateur extérieur regardant les joueurs évoluer à distance sur le terrain de jeu. Mais si nous nous livrons tous à une observation réelle de notre esprit, alors cela aura une portée immense.
               Si l'esprit veut faire partager, à travers les mots, une expérience qu'il se remémore, alors il va de soi que cette expérience mémorisée est conditionnée -- ce n'est pas une chose vivante, une chose qui bouge. Parce qu'elle est liée au souvenir, elle appartient au passé. Tout savoir est de l'ordre du passé, n'est-ce pas ? Le savoir ne peut jamais être de l'ordre de l'instant, il est toujours enraciné dans le passé. Notre interlocuteur veut savoir si l'orateur se contente de puiser à la source du savoir, pour vous le dispenser ensuite. Si tel est le cas, ce qu'il cherche à transmettre est conditionné car tout savoir procède du passé. Le savoir est statique ; on peut certes l'enrichir, mais ce n'en est pas moins une chose morte.
               Est-il possible, plutôt que de transmettre le passé, de faire partager l'immédiateté de l'expérience, de la vie ? Il est assurément possible d'être en état d'expérience directe, sans réaction conditionnée face à l'expérience, et d'utiliser des mots pour faire partager non pas le passé, mais la chose vivante directement vécue à l'instant même.
               Quand vous dites à quelqu'un : "Je vous aime", l'expérience à partager est-elle de l'ordre du souvenir ? Non : vous avez, certes, eu recours aux mots habituels : "Je vous aime" ; mais cet échange est-il de l'ordre du souvenir, ou est-ce au contraire une réalité vraie que vous voulez faire partager ? Cela revient en fait à se demander si l'esprit peut cesser d'être un mécanisme d'accumulation, une machine à engranger puis à répéter ce qu'elle a appris.

Extrait du livre "L'esprit et la pensée " de Krishnamurti,
Rajghat, le 23 janvier 1955,
Copyright Krishnamurti Foundation Trust Ltd.
(Traduit de l'anglais par Colette Joyeux, éd. Stock)

Par Aurélie Lesage - Publié dans : Philosophie
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