(…) moi je ne savais pas quoi répondre, parce que je ne connaissais pas Fanon. Oko a récité de tête, (trop fort !), une de ses citations : « Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose : Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. […] Mon ultime prière : mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! ».
Je me suis mise à pleurer, parce que ça me touchait grave cette phrase. Je ne savais pas pourquoi. Je me sentais si mal dans... mon... corps... et lui qui me dit que mon corps doit me servir en tant qu'être-humain, en tant que Femme à m'interroger... Mon corps comme l'instrument de mes créations, de mes découvertes, de mes émotions, de... mon bonheur ? de ma liberté ? Ce corps qui devait m'appartenir, qui était mien... Alors pourquoi me semblait-il si distant ? Si morcelé ? si éteint ? Pourquoi mon corps était si maladroit ? Pourquoi avais-je envie qu'il disparaisse totalement pour ne plus souffrir, pour ne plus ressentir la souffrance de tous contre tous ? Oh, Frantz, si tu pouvais me répondre ! Si... je me sens proche de l'homme de couleur dont tu parles et quel combat, déjà, pour se sentir en vie ! Quel combat... mon corps me faisait mal dès que je n'aimais plus, dès que mon cerveau s'embrouillait, dès que j'avais envie de mourir. Tout était lié... Pour me sentir bien, il fallait que je retourne à la source, renaître, simplement renaître... Mais on ne renaît pas toute seule ? Il faut quelqu'un pour nous accoucher, une âme, un corps, un mot, un être ? Et Oko, il me rassurait c'est tout, jamais il n'aurait pu... Fallait peut-être que je me coupe en deux et qu'une partie de moi accouche d'une autre pour les réunir ensemble, les remettre en place... Si les gens savaient tout ce qui se passe dans ma tête, je sais que l'on m'enfermerait et ça finira sans doute comme ça, dans une chambre noire, sans personne, parce que j'aurai échoué et qu'un morceau de mon être sera toujours ailleurs, comme mort. Alice, jolie Alice... où es-tu ?
© Aurélie Lesage


