Mes Textes

Mardi 25 août 2009 2 25 /08 /Août /2009 16:52

    Je me réveillai dans la nuit le pied tout engourdi, mes orteils étaient froids comme de la glace. Nous étions en hiver et j'avais dormi dehors. La partie gauche de mon corps était calée bien au chaud sous la couverture, tandis que la partie droite de mon anatomie pendait en dehors des draps. À mon réveil mon pied était bleu. Rien à faire, j'avais beau frotter, le sang ne circulait plus. On aurait dit un bout de viande avariée. Hors de question d'appeler le médecin ! Je ne voulais pas qu'il m'ampute ! Je me suis assise tranquillement dans mon vieux matelas troué en attendant de voir comment les choses évoluaient.
 
Je vis ici, dans ma tente, depuis dix ans déjà. Le bois de Boulogne regorge de SDF, enfin ce sont surtout des hommes. Les femmes ne sont pas très présentes, alors quand il y en a une, on en profite. On la viole, on s'amuse, on lui crache dessus et l'on boit de ce vin sec qui arrache les tripes. Impossible de me défendre ! J'aimerais vous y voir, vous, quand ils viennent à plusieurs ivres morts comme des bêtes haletantes. Quel choix s'offre à moi ? Je les laisse faire. J'attends patiemment qu'ils terminent, la tête ailleurs. Dans ces moments-là mon esprit voyage dans des contrées imaginaires magnifiques. Je rajoute des couleurs joyeuses à mes paysages : du rose pour l'amour, du beige pour la tendresse, du rouge pour la passion, du bleu pour le ciel, du blanc pour la pureté.

   Heureusement, que je peux voyager de la sorte. Car quand ils sont là tous au-dessus de moi, à me tourner et me retourner comme une poupée sans vie, bah, il ne me reste plus beaucoup d'espoir. La nature est bien faite tout de même, quand le corps souffre l'esprit divague.

   Parfois ça vous prend là, ce dégoût de tout qui ne vous quitte pas, cette envie de tout vomir, ça vous prend-là sans raison. Enfin si, vous les connaissez les raisons, mais... Il suffirait d'un rien pour guérir, d'un mot, d'un geste. Parfois certaines personnes vous tendent la main, vous parlent, vont vers vous, seulement vous prenez la fuite. Et tout recommence toujours, à jamais... Vous prenez la fuite par peur d'être blessée, attaquée, salie... Et si vous ne prenez pas la fuite ce sont eux qui partent de toute façon. La vie est un mal circulaire, tout recommence toujours.
   Mon pied droit ne me faisait plus souffrir, en fait j'attendais avec impatience le moment où mes orteils se détacheraient de mon corps. Curiosité morbide, sans doute. J'étais bien décidée à observer ma longue agonie. Après les orteils, ce seraient mon pied, mes jambes, mes bras.... ma tête ? En fait, j'avais hâte de voir mon corps se disloquer là sous mes yeux. J'aimais assez cette idée d'être le sujet de ma propre mort. Comprenez-vous bien ? Je me sentais libre et heureuse. Ce vieux corps abîmé ne me servait plus à grand chose de toute façon. Alors, le voir se démembrer était une source de joie libératrice.

   Si les gens avaient vécu ce que j'ai vécu, ils comprendraient aisément. Seulement maintenant les gens, ils ne savent plus se mettre à la place de l'autre et donc ils ne comprennent rien.

   J'ai attendu un peu moins d'une semaine, avant que mon gros orteil ne se détache presque naturellement de mon pied. Il ressemblait à un vieux bout de caoutchouc fripé, on aurait presque eu envie de le mâcher. Vous savez un peu comme les gommes qu'on mastique à l'école, même si l'on sait qu'il ne faut pas le faire. Oui, mon orteil ressemblait à ces vieilles gommes... je l'ai ramassé et l'ai disposé juste à côté de moi. Premier trophée !

Mes autres doigts de pied ont quitté mon corps quelques heures plus tard. De telle façon que j'avais désormais cinq belles reliques disposées soigneusement à côté de moi. J'étais fière. Si j'avais pu, je les aurais mises dans une boîte hermétique afin qu'ils ne s'abîment pas. Mais j'avais de plus en plus de mal à me déplacer. Ma jambe droite commençait à me faire énormément souffrir, des petites tâches blanchâtres gagnaient la chair. Elle se nécroserait très bientôt, quand les tissus deviendraient noirs.

   Comme je ne pouvais plus bouger, je mangeais de moins en moins. J'avais bien pris quelques réserves, mais elles seraient vite épuisées. Peu m'importait, la vision du décorticage de mon corps occupait toutes mes pensées. La faim ou la soif était secondaire.

   Le jour où ma jambe droite s'est détachée, j'ai ressenti une vive émotion. Une partie du puzzle était reconstituée : cinq orteils et une jambe droite ! En revanche une vilaine fièvre m'accablait, j'avais mal, je riais. Je riais, j'avais mal. La dopamine sans doute, mon cerveau devait réagir, il voulait me protéger d'une trop grande souffrance. Du coup, je délirais la majeure partie du temps.

   Désormais mes doigts étaient rongés par la gangrène, ils perdaient de leur élasticité. Je ne supportais plus de les voir s'accrocher à ma main ainsi, alors dans un excès de fureur je les ai arrachés un par un. Quel soulagement de ne plus voir ces vieux bouts de peaux ramollis sur mon corps ! Mon corps qui ressemblait maintenant à...

Je m'observai et réalisai tout à coup que mon horrible corps n'était qu'un tas de chair pourrie. Je ne pouvais plus le supporter. Je me suis donc attaquée à mon autre jambe. Elle s'accrochait, la saleté ! J'ai eu beaucoup de peine à la retirer. J'avais mal. Le sang n'arrêtait pas de couler, il était noir comme la mort. À la fin il ne me restait plus qu'un bras gauche avec une main et l'autre sans. Le plus simple aurait été de m'arracher la tête, cela aurait été sans doute le moyen le plus efficace.

   Je trouvai le courage de disposer chaque morceau de mon corps de façon structurée, mais je réalisai que le puzzle ne serait jamais terminé. Comment pourrai-je m'arracher les deux bras et la tête ? Je serais morte avant. Cette idée me rendit bien malheureuse. Tous ces efforts en vain ! Alors je décidai de ramper jusqu'à l'extérieur. Il neigeait.

   J'allongeai mon corps démembré sur la surface gelée et j'attendis la mort. Je ressentis comme un soulagement à l'instant de mon dernier souffle.

 

© Aurélie Lesage

Par Aurélie Lesage - Publié dans : Mes Textes
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Jeudi 13 août 2009 4 13 /08 /Août /2009 21:36

 Une virgule, une simple virgule... Elle avait écrit : « JE, t'aime ». Non, non, elle l'avait fait exprès, Théo le savait. Elle avait écrit « JE » en majuscule et le « t'aime » semblait ridicule à côté, presque invisible. Pourquoi mettre une si grande distance entre le « Je » et le « t'aime », pourquoi insister sur le « je » ? Moi, moi, moi ! Toujours lui, ce « moi », cet horrible graine qui a germé dans les labyrinthes névrosés de notre cerveau. Théo, lui ne l'aimait plus depuis qu'elle avait écrit cette phrase, il avait senti le danger, il n'était pas fou. Il ne se laisserait pas étouffer par cette peste narcissique. Comment osait-elle ? Jamais il ne lui appartiendrait.

Il avait pourtant été tendre avec elle, il lui avait offert des fleurs, l'avait accompagné à un concert, lui faisait l'amour avec respect et tendresse. Mais il ne lui avait jamais dit : « JE, t'aime ». Théo savait que l'AMOUR était indicible, il se vivait de l'intérieur, il se donnait à l'extérieur. Tout était tellement simple pour lui. Son amie ne voulait rien savoir, elle voulait entendre ces fameux mots magiques ! Ces petits mots aux senteurs de fumier qu'on lisait encore dans les livres pour petites filles. Théo savait que ces mots ne signifiaient rien, alors il ne disait rien. Ses parents lui avaient bien dit quand il était tout petit qu'ils l'aimaient, qu'ils l'avaient désiré, qu'il était un cadeau venu du ciel. Oui, oui, le jeune homme n'avait pas été si mal aimé que cela. Il ne pouvait pas reprocher grand chose à ses parents en fait, si ce n'est les fois où on le laissait chez une tante éloignée. Oui, ces fois-là ça n'était pas drôle, il ne s'en souvenait plus vraiment, mais des sensations, d'étranges sensations au goût de chair pourrie. A quoi bon en parler, les mots n'étaient pas là, ils ne viendront jamais...

Mais Théo était heureux de vivre, il n'avait pas besoin de dire « JE t'aime » pour se sentir bien, au contraire ! Il avait tout compris avant les autres. Il savait que ces mots-là n'étaient bien souvent que des mensonges. Peut-être aurait-il fallu dire : « on s'aime »... oui, le « on s'aime » lui parlait plus. Ils englobaient un TOUT, il n'y avait plus de « moi », plus cette notion d'appartenance, de possession... La jalousie n'était pas l'amour. Il suffisait de lire les faits-divers dans les journaux ! Pas plus tard qu'hier un mari avait tué sa femme car il pensait qu'elle le trompait et pour couronner le tout il avait égorgé ses deux enfants. Alors, les mots « je t'aime » dans ces cas-là n'avaient plus beaucoup de sens. Théo en avait bien conscience.

Pourtant Théo aimait de tout son cœur, il aidait ses amis dans le besoin, ressentait les souffrances des autres, n'avait pas peur de prêter de l'argent, offrait des cadeaux, seulement sa copine restait aveugle, toutes ses qualités l'indifféraient. L'amour rend aveugle disait-on. Ce qu'elle voulait entendre sortir de sa bouche étaient ces horribles mots : « JE t'aime ».

Il essaya une fois pour lui faire plaisir... le « je » n'était pas sorti. Il n'y arrivait pas. Impossible ! Pour ne pas se fâcher, il faisait des blagues, souriait et finissait toujours par éviter la dispute. Théo était doué pour cela, il était si doux, si tendre qu'on pouvait tout lui pardonner, tout le monde tombait sous son charme. Sa famille, ses amis le surnommait « l'ange », même sa copine, enfin sa future ex copine. A bien y réfléchir Théo ne pensait pas être un monstre.

Pourtant ce soir-là quand il lui annonça que tout était fini entre eux son amie entra dans une colère terrible. Théo n'arrivait plus à la regarder dans les yeux, les traits de son visage devinrent si hideux ! La scène en devenait presque comique. Sa copine était laide. Ses yeux ressemblaient à deux trous noirs sans expression, les bourrelets de peau entre ses sourcils se resserraient machinalement, laissant apparaître trois petites stries graisseuses entre deux orbites constipés par la colère. Théo était très calme, il ne disait rien. En son for intérieur il riait, les mots « JE, t'aime » qu'elle lui avait écrit la veille, n'avaient donc aucun sens, elle les avait si vite oubliés. Il ne s'était pas trompé. Au moment où il allait franchir la porte pour retrouver sa liberté, il s'arrêta net, du sang coulait. Était-ce son sang ? Il se retourna. Son ex copine tenait un couteau. Elle l'avait poignardé. Il s'écroula.

Au-dessus de sa tombe une épitaphe disait : « On t'aimait ».

 

© Aurélie Lesage

Par Aurélie Lesage - Publié dans : Mes Textes
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