Philosophie

Samedi 8 août 2009 6 08 /08 /Août /2009 11:16
    Question : Lors de vos causeries, les idées que vous exprimez sont le fruit de votre pensée. Puisque, selon vous, toute pensée est conditionnée, vos idées ne le sont-elles pas, elles aussi ?

    Krishnamurti : Que la pensée soit conditionnée, c'est une évidence. La pensée est la réponse de la mémoire à un stimulus, et la mémoire résulte des connaissances antérieures, des expériences acquises, c'est-à-dire d'un conditionnement. Toute pensée est par conséquent conditionnée. Notre interlocuteur s'interroge : "Puisque toute pensée est conditionnée, ce que vous dites ne l'est-il pas aussi ?" C'est vraiment une question fort intéressante, n'est-ce pas ?
               Pour pouvoir énoncer certains mots, la mémoire est indispensable, bien sûr. Pour que nous puissions entrer en communication, vous et moi devons connaître l'anglais, le hindi ou une autre langue qui nous soit commune. Or la connaissance d'une langue n'est autre que la mémoire. Cela est un premier point. Quant à l'esprit de l'orateur -- mon propre esprit, donc --, fait-il simplement usage de mots à des fins de communication, ou est-il impliqué dans un mouvement de remémoration ? Sommes-nous en présence d'une mémoire qui ne serait pas seulement la mémoire des mots, mais aussi la mémoire d'un autre processus, et l'esprit se sert-il des mots pour transmettre cet autre processus ? C'est réellement un problème très intéressant, pour peu qu'on aille au fond des choses.
               Le conférencier dispose en fait d'un stock d'informations, de connaissances, qu'il dispense à son auditoire : tout cela est de l'ordre de la mémorisation. Il a accumulé, lu, rassemblé certaines notions ; il s'est forgé certaines opinions qui concordent avec son conditionnement, ses préjugés, puis il se sert du langage pour les communiquer. C'est un processus banal que nous connaissons tous. Ce qui se passe ici est-il du même ordre ? C'est précisément ce que veut savoir l'interlocuteur qui nous interpelle. Il dit en effet : "Si vous ne faites rien d'autre que vous remémorer vos expériences, et transmettre ces souvenirs, dans ce cas ce que vous dites est conditionné" -- ce qui est vrai.
               Cette problématique est très intéressante, car elle permet de révéler ce qu'est le processus de l'esprit. Si vous observez votre propre esprit, vous verrez de quoi je parle. L'esprit est le résidu de la mémoire, de l'expérience, du savoir : ce résidu est sa source d'expression ; l'esprit hérite d'un certain arrière-plan -- et, lorsqu'il communique, il se fait l'écho de cet arrière-plan. Notre interlocuteur veut savoir si l'orateur ici présent s'appuie sur ce même arrière-plan -- auquel cas il ne fait rien d'autre que répéter -- ou s'il s'exprime sans que joue la mémoire des expériences antérieures -- auquel cas les propos qu'il tient et l'expérience qu'il vit sont simultanés. En fait, vous n'observez pas votre propre esprit. Explorer le processus de la pensée est une affaire délicate, c'est comme d'observer au microscope une chose vivante. Si vous n'êtes pas attentif à votre propre esprit, vous êtes comme un observateur extérieur regardant les joueurs évoluer à distance sur le terrain de jeu. Mais si nous nous livrons tous à une observation réelle de notre esprit, alors cela aura une portée immense.
               Si l'esprit veut faire partager, à travers les mots, une expérience qu'il se remémore, alors il va de soi que cette expérience mémorisée est conditionnée -- ce n'est pas une chose vivante, une chose qui bouge. Parce qu'elle est liée au souvenir, elle appartient au passé. Tout savoir est de l'ordre du passé, n'est-ce pas ? Le savoir ne peut jamais être de l'ordre de l'instant, il est toujours enraciné dans le passé. Notre interlocuteur veut savoir si l'orateur se contente de puiser à la source du savoir, pour vous le dispenser ensuite. Si tel est le cas, ce qu'il cherche à transmettre est conditionné car tout savoir procède du passé. Le savoir est statique ; on peut certes l'enrichir, mais ce n'en est pas moins une chose morte.
               Est-il possible, plutôt que de transmettre le passé, de faire partager l'immédiateté de l'expérience, de la vie ? Il est assurément possible d'être en état d'expérience directe, sans réaction conditionnée face à l'expérience, et d'utiliser des mots pour faire partager non pas le passé, mais la chose vivante directement vécue à l'instant même.
               Quand vous dites à quelqu'un : "Je vous aime", l'expérience à partager est-elle de l'ordre du souvenir ? Non : vous avez, certes, eu recours aux mots habituels : "Je vous aime" ; mais cet échange est-il de l'ordre du souvenir, ou est-ce au contraire une réalité vraie que vous voulez faire partager ? Cela revient en fait à se demander si l'esprit peut cesser d'être un mécanisme d'accumulation, une machine à engranger puis à répéter ce qu'elle a appris.

Extrait du livre "L'esprit et la pensée " de Krishnamurti,
Rajghat, le 23 janvier 1955,
Copyright Krishnamurti Foundation Trust Ltd.
(Traduit de l'anglais par Colette Joyeux, éd. Stock)

Par Aurélie Lesage - Publié dans : Philosophie
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Vendredi 17 juillet 2009 5 17 /07 /Juil /2009 18:04

Il existe un parallélisme surprenant entre le concept philosophique de la réalité de Nagarjuna et le concept physique de la réalité de la physique quantique. Pour les deux, la réalité fondamentale ne repose pas sur un noyau dur mais sur des systèmes d'éléments mutuels et interdépendants. Ces concepts de réalité sont incompatibles avec les concepts substantiels, subjectifs, holistes et instrumentalistes qui sont le fondement des manières de penser du monde moderne

Dit autrement, pour Nagarjuna et la physique quantique, la réalité fondamentale repose sur des systèmes d'éléments interdépendants, liés les uns aux autres. Ce concept de la réalité s'oppose avec les anciens concepts philosophiques : substantialisme (l'existence d'un Etre propre, indéterminé et inchangeable), subjectivisme (René Descartes et la conscience de soi-même), holisme qui fait du Tout un principe absolu (mystification qu'on peut trouver chez Leibniz, Thomas d'Aquin ou Scheling par exemple). Et l'instrumentalisme qui réfute l'existence du sujet ET de l'objet.

Nagarjuna réfute ces quatre concepts, l'un découle toujours de l'autre et finit par le rendre absurde. Nagarjuna explique que la production d'une chose est dépourvue de sens, il ne nie pas du tout la réalité. Non, ce qu'il rejette c'est la notion d'une existence substantielle des choses. Les choses n'existent pas par elles-mêmes, elles ne sont pas INDEPENDANTES et donc sont irréelles (puisqu'elles dépendent d'autres choses pour exister). Une chose ne peut exister par et pour elle-même.

Pour Nagarjuna il n'est pas besoin de dire "il y a" ou "il n'y a pas", il ne faut pas s'attacher à l'idée d'être ou à l'idée de non-être. Les deux sont des non-sens. Comme les choses n'existent pas pour elles-mêmes, elles ne sont pas ABSOLUES, elles ne sont pas permanentes, elles ne sont pas indépendantes, au contraire toutes les choses dépendent les unes des autres.

J'aimerais développer un peu plus, mais là je manque de temps... toujours est-il que ce parallélisme entre Nagarjuna et la physique quantique est fascinant. C'est notre rapport au monde qui devrait changer... tout est lié : science, lettre, moral, politique, rencontres humaines... tout est lié.

Plus jeune, j'étais obsédée par cette idée, je savais intuitivement que tout était lié... mais comment le prouver ? Les sciences avancent... la physique quantique n'a pas fini de nous surprendre.

Pour approfondir le sujet voici quelques liens :

http://www.futura-sciences.com/fr/definition/t/matiere-1/d/mecanique-quantique_844/   (site que j'adore).

http://www.buddhachannel.tv/portail/spip.php?article907

Par Aurélie Lesage - Publié dans : Philosophie
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