"Il n'aime plus cette personne qu'il aimait il y a dix ans. Je crois bien : elle n'est plus la même, ni lui non plus. Il était jeune et elle
aussi; elle est tout autre. Il l'aimerait peut-être encore, telle qu'elle était alors.
Qu'est-ce que le moi ?
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu'il s'est mis là pour me voir ? Non, car il ne pense pas à
moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu'un à cause de sa beauté, l'aime-t-il ? Non, car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu'il ne l'aimera plus. Et si on
m'aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m'aime-t-on moi ?
Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s'il n'est ni dans le corps, ni dans l'âme ? Et comment aimer le corps
ou l'âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu'elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l'âme d'une personne abstraitement, et quelques qualités
qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.
Qu'on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges ou des offices, car on n'aime personne que pour des qualités
empruntées."
Pensées (1670), fragments 123 et 323 dans l'édition L. Brunschvicg.
Selon Pascal, ce n'est pas l'Autre dans son entier que l'on aime vraiment. L'« ego » d'autrui est quelque chose d'insaisissable. Ce que nous saisissons ce sont seulement des qualités, qui sont muables. Nous n'aimons donc que les qualités d'une personne, et non la personne elle-même. Pascal distingue l'amour temporel de l'amour atemporel. Aimer un être humain sera toujours temporel, et nous ne nous attacherons qu'aux qualités de la personne (beauté, générosité...). En revanche aimer Dieu est atemporel, cet amour-là est éternel et immuable.
Pascal ne critique pas du tout l'amour temporel, ce qu'il veut simplement nous faire comprendre c'est que cet amour n'est pas éternel, qu'il peut donc nous faire souffrir. Dans un sens, il essaye de nous mettre en garde.
La question que je me pose : est-il possible d'aimer réellement l'autre pour ce qu'il est vraiment ?
Pour Pascal la réponse est non. A mon avis, cela est possible en évitant de s'attacher à des qualités comme la beauté par exemple. Peut-être qu'aimer véritablement l'Autre, c'est savoir se
détacher de lui, donner au présent, créer son amour au jour le jour... Mmm... intéressant...
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