Samedi 8 août 2009
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Question : Lors de vos causeries, les idées que vous exprimez sont le fruit de votre pensée. Puisque, selon vous, toute pensée est conditionnée, vos idées ne
le sont-elles pas, elles aussi ?
Krishnamurti : Que la pensée soit conditionnée, c'est une évidence. La pensée est la réponse de la mémoire à un stimulus, et la mémoire résulte des
connaissances antérieures, des expériences acquises, c'est-à-dire d'un conditionnement. Toute pensée est par conséquent conditionnée. Notre interlocuteur s'interroge : "Puisque toute pensée est
conditionnée, ce que vous dites ne l'est-il pas aussi ?" C'est vraiment une question fort intéressante, n'est-ce pas ?
Pour pouvoir énoncer certains mots, la mémoire est indispensable, bien sûr. Pour que nous puissions entrer en
communication, vous et moi devons connaître l'anglais, le hindi ou une autre langue qui nous soit commune. Or la connaissance d'une langue n'est autre que la mémoire. Cela est un premier point.
Quant à l'esprit de l'orateur -- mon propre esprit, donc --, fait-il simplement usage de mots à des fins de communication, ou est-il impliqué dans un mouvement de remémoration ? Sommes-nous en
présence d'une mémoire qui ne serait pas seulement la mémoire des mots, mais aussi la mémoire d'un autre processus, et l'esprit se sert-il des mots pour transmettre cet autre processus ? C'est
réellement un problème très intéressant, pour peu qu'on aille au fond des choses.
Le conférencier dispose en fait d'un stock d'informations, de connaissances, qu'il dispense à son auditoire :
tout cela est de l'ordre de la mémorisation. Il a accumulé, lu, rassemblé certaines notions ; il s'est forgé certaines opinions qui concordent avec son conditionnement, ses préjugés, puis il se
sert du langage pour les communiquer. C'est un processus banal que nous connaissons tous. Ce qui se passe ici est-il du même ordre ? C'est précisément ce que veut savoir l'interlocuteur qui nous
interpelle. Il dit en effet : "Si vous ne faites rien d'autre que vous remémorer vos expériences, et transmettre ces souvenirs, dans ce cas ce que vous dites est conditionné" -- ce qui est
vrai.
Cette problématique est très intéressante, car elle permet de révéler ce qu'est le processus de l'esprit. Si
vous observez votre propre esprit, vous verrez de quoi je parle. L'esprit est le résidu de la mémoire, de l'expérience, du savoir : ce résidu est sa source d'expression ; l'esprit hérite d'un
certain arrière-plan -- et, lorsqu'il communique, il se fait l'écho de cet arrière-plan. Notre interlocuteur veut savoir si l'orateur ici présent s'appuie sur ce même arrière-plan -- auquel cas
il ne fait rien d'autre que répéter -- ou s'il s'exprime sans que joue la mémoire des expériences antérieures -- auquel cas les propos qu'il tient et l'expérience qu'il vit sont simultanés. En
fait, vous n'observez pas votre propre esprit. Explorer le processus de la pensée est une affaire délicate, c'est comme d'observer au microscope une chose vivante. Si vous n'êtes pas attentif à
votre propre esprit, vous êtes comme un observateur extérieur regardant les joueurs évoluer à distance sur le terrain de jeu. Mais si nous nous livrons tous à une observation réelle de notre
esprit, alors cela aura une portée immense.
Si l'esprit veut faire partager, à travers les mots, une expérience qu'il se remémore, alors il va de soi que
cette expérience mémorisée est conditionnée -- ce n'est pas une chose vivante, une chose qui bouge. Parce qu'elle est liée au souvenir, elle appartient au passé. Tout savoir est de l'ordre du
passé, n'est-ce pas ? Le savoir ne peut jamais être de l'ordre de l'instant, il est toujours enraciné dans le passé. Notre interlocuteur veut savoir si l'orateur se contente de puiser à la source
du savoir, pour vous le dispenser ensuite. Si tel est le cas, ce qu'il cherche à transmettre est conditionné car tout savoir procède du passé. Le savoir est statique ; on peut certes l'enrichir,
mais ce n'en est pas moins une chose morte.
Est-il possible, plutôt que de transmettre le passé, de faire partager l'immédiateté de l'expérience, de la
vie ? Il est assurément possible d'être en état d'expérience directe, sans réaction conditionnée face à l'expérience, et d'utiliser des mots pour faire partager non pas le passé, mais la chose
vivante directement vécue à l'instant même.
Quand vous dites à quelqu'un : "Je vous aime", l'expérience à partager est-elle de l'ordre du souvenir ? Non :
vous avez, certes, eu recours aux mots habituels : "Je vous aime" ; mais cet échange est-il de l'ordre du souvenir, ou est-ce au contraire une réalité vraie que vous voulez faire partager ? Cela
revient en fait à se demander si l'esprit peut cesser d'être un mécanisme d'accumulation, une machine à engranger puis à répéter ce qu'elle a appris.
Extrait du livre "L'esprit et la pensée " de Krishnamurti,
Rajghat, le 23 janvier 1955,
Copyright Krishnamurti Foundation Trust Ltd.
(Traduit de l'anglais par Colette Joyeux, éd. Stock)